Moya Michael

L’IDENTITÉ INTERMÉDIAIRE

Une interview de Moya Michael (danseuse et chorégraphe) par Saddie Choua (artiste vidéo)
 
On est au mois de juillet et il fait chaud. Je suis assise avec la danseuse et chorégraphe Moya Michael. Elle est originaire d’Afrique du Sud où elle était catégorisée comme personne de couleur. « Puis-je le formuler ainsi ? » « Vous pouvez », répond Moya. Elle tente à présent d’utiliser cette identité imposée comme matériau pour créer quelque chose autour de cette dénomination. Continuez à lire et découvrez pourquoi.
 
Vous êtes originaire d’Afrique du Sud. Comment une danseuse comme vous a-t-elle atterri à Bruxelles ?
 
En Afrique du Sud, j’ai étudié aussi bien la danse africaine que la danse contemporaine. La plupart des danseurs ont accepté du travail commercial après leurs études, parce que c’était une manière facile de gagner de l’argent. Moi, je souhaitais faire un usage différent de mon corps et ma formation. Qui plus est, au temps de l’apartheid en Afrique du Sud, il y avait une lutte permanente contre la politique du pays et le fait que les blancs avaient un statut supérieur.
 
Après mes études, j’ai senti qu’il n’y avait pas de possibilité pour moi en tant que danseuse parce qu’à Johannesburg, il y avait plus ou moins deux compagnies de danse et je voulais quitter le pays. Puis, j’ai eu la possibilité d’aller étudier à P.A.R.T.S., l’école de danse d’Anne Teresa De Keersmaeker, et j’ai immédiatement saisi cette opportunité. Après trois ans de formation, je suis allée danser avec Akram Khan à Londres. En 2005, je suis revenue à Bruxelles pour rejoindre la compagnie Rosas où je suis restée pendant quelques années, jusqu’à ce que je décide de partir. Rosas est une compagnie de répertoire, ce que j’apprécie réellement beaucoup, mais je voulais explorer ma propre voix chorégraphique. J’ai brièvement dansé avec la compagnie de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, mais j’étais en quête d’autre chose.
 
Finalement, vous avez décidé de suivre votre propre voie.

Oui, de prendre des risques, d’arrêter d’être une machine et d’éviter de traîner d’une compagnie à une autre, d’un nom connu à un autre tout au long de ma carrière.

 

"L’identité est une chose tellement personnelle. Peu importe la façon dont on se voit, le monde nous perçoit différemment. Aussi, quand une identité ou une construction identitaire vous est imposée, cela rend les choses d’autant plus difficiles.

 

Comment vous y êtes-vous prise?

Progressivement. Une compagnie est un lieu sûr et lâcher la sécurité requiert du courage. C’est alors que je me suis retrouvée enceinte.

À six mois et demi de grossesse, j’ai commencé à réellement prendre conscience que toute ma vie allait changer, sans accepter consciemment ce qui m’arrivait. Juste au moment où je commençais à m’y habituer, mon corps, qui est si important pour moi, a vécu une transformation majeure. Je me suis mise à enfler, à faire de la rétention d’eau. Je n’étais pas préparée, j’avais peur et me sentais complètement submergée. C’était vraiment une période très difficile pour moi parce que j’étais dans l’incapacité d’être en relation avec mon corps et avec l’enfant qu’il portait.

Après l’accouchement, on m’a demandé de faire un solo en Afrique du Sud. J’ai accepté, mais j’ai longtemps réfléchi à ce que je pourrais faire dans l’état dans lequel j’étais, avec la sensation que mon corps m’avait abandonnée. Finalement, j’ai fait le solo. C’est à cette époque que remontent mes premiers liens avec le KVS, parce que le directeur de l’époque, Jan Goossens, a vu le solo et m’a invité à Kinshasa pour le festival Connexion Kin.

Là-bas, j’ai senti pour la première fois une distance avec les autres artistes africains participant au festival. J’ai pris conscience de la lutte que je menais pour devenir l’une des meilleures danseuses africaines en Europe et pour travailler avec les meilleures compagnies et de la réelle perte de mon africanité, de mes racines. Être entourée de ces artistes, tous très impressionnants, m’a aussi fait réfléchir et comprendre que vivre et créer en Afrique est vraiment important. Alors que je jouais en plein la carte occidentale. À ce festival, je me sentais une étrangère.

Comment avez-vous géré cela ?

J’ai eu de longues conversations à ce sujet avec le danseur et chorégraphe Faustin Linyekula et l’idée a germé de créer quelque chose ensemble. Nous avons fini par nous rendre en Afrique du Sud où je lui ai servi de guide. Il voulait savoir d’où je venais, qui était ma famille, où j’avais grandi.

Le régime de l’apartheid a compartimenté les gens en communautés séparées en fonction de « la couleur » : noir, blanc, indien, métis… En somme, des constructions sociales. Mais le terme de couloured, « de couleur » m’a toujours paru arbitraire et abstrait. Même sur les certificats de naissance, les membres d’une même famille pouvaient être catégorisés différemment les uns des autres et donc classés dans différentes cases. Il y avait différents types ou sous-catégories de la mention couloured. Moi, je suis cataloguée comme « métisse du Cap ». C’est un certain type de métis qu’on m’a simplement attribué parce que mes cheveux sont similaires à ceux de la communauté dite des Malais au Cap. Un de mes frères est catalogué comme « autre métis » et l’autre comme « métis » tout court. Déconcertant. C’est une division arbitraire, une sorte de système de caste, un outil utilisé par le régime d’apartheid pour exercer le contrôle. Et quand on est jeune et innocent, on se dit que c’est comme ça, mais en grandissant on prend lentement conscience de la situation dans son ensemble. Du moins, c’est ainsi que moi je l’ai vécu.

L’identité est une chose tellement personnelle. Peu importe la façon dont on se voit, le monde nous perçoit différemment. Aussi, quand une identité ou une construction identitaire vous est imposée, cela rend les choses d’autant plus difficiles. 

 

"Quand on est jeune et innocent, on se dit que c'est comme ça, mais en grandissant on prend lentement conscience de la situation dans son ensemble."

 

En tant qu’artiste, je choisis d’utiliser toutes ces choses ou ces questions comme matériau. J’ai commencé à observer mon identité actuelle en tant que danseuse, la manière dont elle a pris corps, ce qu’elle représente et ce qui la nourrit, ainsi que ces changements constants.

En fait, j’ai été formée au ballet classique, mais je ne me suis jamais imaginée sur scène en tutu. Néanmoins, j’adore le ballet. C’est une discipline occidentale et pour moi c’était « un art supérieur ».

Quoi qu’il en soit, il n’y a pas si longtemps, j’ai commencé à regarder compulsivementdes vidéos de ballet sur YouTube. Bien que j’aie visionné une pléthore de ballets différents, l’algorithme me dirigeait toujours vers Le Lac des cygnes, précisément un des ballets que je n’aime pas. Différentes versions du solo du cygne noirne cessaient de faire surface. Voyant cela, je me suis dit « Putain! Encore ce blanc par opposition au noir ! Je vais créer un cygnemétis. » (rit)

Je suppose que ces solos revendiquent la « coloritude », la « brunitude » afin de lui donner une place et surtout une voix. Ce processus m’a mené à faire un voyage personnel et à découvrir d’où je viens, il m’a remis les deux pieds sur terre et incité à réfléchir de façon critique sur mon corps, en particulier sur mon corps brun de performeuse.

Pour chaque Coloured Swan, vous avez travaillé avec un(e) artiste différent(e). Pourquoi avez-vous choisi cette approche?

C’est une série. Sous ce dénominateur, je souhaitais créer des solos pour corps bruns. Je voulais travailler avec différents artistes, différents médias et de manière collaborative. Pour mon solo Khoiswan, j’ai invité Tracey Rose. Tracey et moi sommes des amies d’enfance. Toutes les deux Sud-Africaines et métisses. J’ai beaucoup de respect pour elle en tant qu’artiste. Bon nombre de ses œuvres traitent de l’identité des personnes de couleur et nous avons donc beaucoup d’affinités. Dans ce solo, nous explorons les images communes qui renvoient à nos ancêtres, à nos histoires et à qui nous sommes aujourd’hui en tant que femmes de couleur, et en particulier en tant que descendantes du peuple Khoi, la population indigène de l’Afrique du Sud.

Pour le deuxième solo, Eldorado, je travaille avec David Hernandez, un danseur états-unien qui vit en Belgique et qui a des origines cubaines, portoricaines, espagnoles et irlandaises et écossaises, un autre hybride, un autre métis. Il a été mon professeur et est aussi un ami, un brillant danseur et un homme de métier. Une fois de plus, le processus nous a amenés à faire un voyage personnel : celui d’un performeur immigré vivant à Bruxelles. Nous utilisons son héritage latino mixte comme un tremplin pour parler d’hybridation, d’identité intermédiaire, de mixité, de coloritude, de brunitude. Eldorado, la ville dorée mythique, sert de métaphore à toutes les quêtes de Terre promise.

Avec cette série de spectacles, Coloured Swans, nous nous penchons sur l’identité et le multiculturalisme de la société contemporaine. Les deux pièces sont des spectacles multidisciplinaires, des formes hybrides qui marient la danse, le théâtre, la musique et l’image, aussi mélangées que leurs créateurs.

Pouvez-vous nous dire quelles autres collaborations vont suivre?

Je vais travailler avec Oscar Cassamajor et Loucka Fiagan, deux jeunes artistes talentueux qui vivent et travaillent à Bruxelles. Je les ai vus se produire sur scène et je connais leur travail artistique que je trouve tout à fait original, inspirant, et en concordance avec ce que je fais. Donc, je les ai invités pour être des cygnes et je me réjouis de collaborer avec eux.

BIO

Moya MICHAEL

Danseuse et chorégraphe

Depuis que Moya Michael a quitté l’Afrique du Sud pour étudier à Bruxelles en 1997, elle contribue activement à l’écosystème des arts du spectacle vivant en Belgique. Elle étudie à P.A.R.T.S. de 1997 à 2000, puis elle réside à Londres où elle est l’une des membres fondatrices de l’ensemble Akram Khan Company.

En 2005, Moya Michael revient en Belgique pour travailler avec Anne Teresa de Keersmaeker et sa compagnie Rosas. Elle y danse aussi bien dans des pièces de répertoire que dans de nouvelles créations. Elle anime à ce jour des classes de maître internationales pour Rosas. En 2010, elle rejoint la compagnie de danse Eastman de Sidi Larbi Cherkaoui & Damien Jalet et danse dans la création Babel (Words). Ensuite, elle entame une carrière internationale en tant que performeuse indépendante qui l’emmène aux quatre coins du monde, dont l’Inde, la Chine, l’Allemagne, l’Autriche et son pays natal, l’Afrique du Sud. En 2017, elle participe à la nouvelle création de Mårten Spångberg.

Trois temps forts, voire tournants, dans la carrière artistique de Moya Michael ont influencé la genèse de son exploration et sont à l’origine de sa recherche actuelle.

Le premier moment charnière a lieu en 2013 lorsque Moya Michael crée Darling avec Igor Shyshko. Darling constitue une étape professionnelle notable en direction d’une méthodologie collaborative et interdisciplinaire. Lors de cette création, elle effectue une recherche sur la création de l’éclairage, des décors et en particulier sur la conception sonore en tant qu’éléments d’une importance équivalente aux mouvements. Shyshko et Michael élaborent une chorégraphie qui n’est sciemment pas une démonstration de leur formation de danse. Sur le plan conceptuel, c’est aussi la première fois que Moya Michael, entre-temps citoyenne belge, peut réfléchir aux méandres et aux strates de l’identité individuelle.

Ces lignes conceptuelles sont également présentes dans le deuxième tournant important de sa carrière. Elle travaille avec Faustin Linyekula qui crée un solo pour elle : The Dialogue Series IV: Moya. Linyekula et Michael entreprennent ensemble un voyage à Johannesburg et ensuite à Kisangani, en RDC, pour découvrir leurs racines respectives. La collaboration avec un artiste qui se pose des questions analogues à propos d’un contexte faisant référence à un « système interne » se révèle très inspirante pour elle. Ensemble, ils examinent la visibilité de l’être noir à l’intérieur et en dehors de l’Europe et si le métissage dans une expression artistique est politique.

Le troisième point de basculement – et le point de départ de sa recherche actuelle – est son expérience récente en Inde. Après plusieurs engagements professionnels en Inde, Moya Michael accompagne douze étudiants de P.A.R.T.S. en Inde, en février 2016, dans le cadre d’un échange de deux mois avec la compagnie Adishakti Theatre Company. Cette expérience s’avère très marquante. Elle y participe à un atelier sur la théorie postcoloniale qui la force une fois de plus à réfléchir à d’autres systèmes de « brunitude » (aussi bien au sens littéral que figuré) et à la façon dont ceux-ci influencent son développement artistique, alors qu’elle se consacrait à la réalisation de son propre travail chorégraphique.

DANS LA PRESSE